« Un peu de kantisme dans notre société serait bienvenu »

Extraits de propos recueillis par Jennifer Schwarz – publié le 28/09/2011 dans Le Monde des Religions

«Pour la philosophe Élisabeth Badinter, la fin des grandes idéologies du XXe siècle a fait place à un désarroi, à un vide de sens qu’il s’agit de combler pour contrer le retour en force du religieux et la tentation du fondamentalisme, et ainsi défendre la laïcité française. « La fin de l’imperium de la loi religieuse serait pour moi un grand progrès de l’humanité. La religion est certes une grande consolation mais elle est trop souvent, à mes yeux, source d’intolérance, voire de guerre. … Croire en Dieu doit rester une affaire intime… L’excès d’extériorisation du religieux, les rituels qui deviennent sacro-saints, le renfermement sur sa communauté à l’exclusion des autres groupes, est profondément contraire à mon universalisme, à ma philosophie avant tout fondée sur la conviction que nos ressemblances nous unissent. … Je ne comprends pas ce besoin actuel d’exhiber une identité religieuse et de se définir par opposition aux autres qui deviennent des étrangers. Pour en revenir à la vérité, si nous n’y avons pas renoncé, nous avons, en revanche, perdu le goût des grandes idéologies…

Ce vide est l’effet d’une crise profonde et très déconcertante, mais aussi fructueuse. Nous rebattons les cartes. Je n’ignore pas que les nouvelles générations en souffrent, et c’est là, peut-être, un facteur de renforcement du religieux. … Mon ambition reste que chacun puisse accéder à la responsabilité. Il paraît nécessaire, non de créer une nouvelle morale, mais de revenir aux fondements de la morale universelle. Un peu de kantisme serait bienvenu. Nous vivons, en parallèle à la fin des idéologies, une révolution technologique qui bouleverse nos rapports humains, notre façon d’accéder au savoir, les relations entre les individus, mais aussi une révolution des mœurs inouïe…

Je perçois cela avec un enthousiasme très réconfortant. Quelque chose de neuf se construit, même si nous ne sommes pas encore capables de penser la globalisation et la mondialisation. … Le désarroi actuel est si profond que la tentation du retour à la pureté initiale, au fondamentalisme, est grande. Cette tentation de nous dire?: « Nous nous sommes trompés, nous avons fait fausse route en nous fourvoyant dans le consumérisme, dans un monde d’artifices. Revenons aux éternels fondamentaux?: Dieu et/ou la nature qui ne nous trompent pas… »

S’il n’y a pas de propre de l’homme, alors nous devons nous soumettre aux lois naturelles avec tout ce que cela comporte d’injustice et de souffrance. En ce sens, une mère se doit d’allaiter son enfant comme n’importe quel mammifère. Notre condition d’être humain nous fait, selon moi, sortir de cet état de nature parce que nous avons un inconscient et des désirs différents. Nous restons certes des mammifères, mais nous pouvons, en raison de notre histoire et de notre inconscient, adopter des comportements radicalement distincts les uns des autres. Il n’existe donc pas une espèce humaine unifiée comme les autres espèces animales. L’histoire, la culture, l’environnement sont des facteurs beaucoup plus puissants à mes yeux que le biologique. …

Des espèces disparaissent, d’autres apparaissent. Rien n’est éternel. Je ne comprends pas le point de vue catastrophiste des vrais tenants du naturalisme. En ce qui me concerne, je mets l’homme au cœur de tout, mais pas à n’importe quel prix. L’individualisme extrême, qui est trop souvent le nôtre, m’inquiète. Nous sommes passés en l’espace de quarante ans – soit de manière très brutale – d’un modèle à un autre, avec les excès que cela comporte. Je ne sens plus bien la volonté de vivre ensemble. Nous sommes vraiment dans le « chacun-pour-soi ». En conséquence, nous assistons à un mépris de la loi collective et démocratique qui me bouleverse. La pulsion est devenue toute-puissante comme un effet pervers de la reconnaissance très positive des désirs de l’individu. Aucune société ne peut survivre sans le respect de la loi. Cela renvoie à une forme de barbarie. »

Georges, chrétien, Montréal.

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