La campagne (électorale) bat la campagne…

Première journée de vote en France à la présidentielle. Les éditorialistes s’accordent à dire que la campagne a été d’un mauvais niveau, ce que the Economist résume en disant qu’elle a été futile, car personne n’a osé évoquer l’amertume de la potion de rigueur que les Français vont devoir très vite avaler en se pinçant le nez.

Je suis assez d’accord sur le fait que la campagne n’a pas parlé des choses essentielles, mais pas du tout avec la liste de ces essentiels qu’en fait la presse !

Qu’est-ce qui est important pour l’avenir et qui devrait donc figurer au coeur d’une campagne électorale ?

Globalement, ce sont les transformations que le monde, c’est à dire la planète, biosphère et anthroposphère incluses, vont vivre au XXIè siècle.  Les enfants qui naissent en ce moment vont vivre tout cela dans leur vie qui devrait être longue (mais cela aussi est une question qui peut être remise en cause !) : le long terme c’est tout de suite ou demain à l’échelle de leur existence à eux !  Les générations futures sont déjà nées !!

Commençons par le changement climatique. Ses conséquences sont de plus en plus précisément identifiées et décrites et, si un reproche est à faire aux scientifiques du climat, c’est que leurs modèles « prédisent » des évolutions qui ne sont pas aussi rapides que ce qu’on commence à observer de façon très quantitative : en soi, c’est une question majeure, dont les scientifiques en question parlent peu.  Les politiques et l’opinion publique, par contre, ont l’air d’avoir oublié ces questions ou d’en avoir repoussé tout examen sérieux dans un avenir toujours plus lointain.  Je me noie, doucement, mais je n’apprends pas à nager. On laisse la parole aux professionnels du déni.  On accepte les bouleversements qui se préparent, voire sont déjà là, avec seulement les assurances et les défenses nationales mobilisées pour préparer les ripostes ou les plans de contingence !

Viennent ensuite les questions liées à la population.  La croissance démographique bien sûr, et les 3 ou 4 milliards d’habitants qui restent à ajouter à la population actuelle avant son pic final : avec le stress sur la nourriture, l’eau, la biodiversité, la pollution, les émissions de GES, etc. Toute une série de problèmes immenses qui devraient occuper la politique internationale, actuellement encombrée par les séquelles de ces stupides guerres d’Afghanistan et d’Irak ou de répression encore plus stupide en Syrie !  Et l’urbanisation, la moitié de la population mondiale vivant aujourd’hui dans les villes, ce qui n’est qu’un début : champ immense pour les questions d’habitat, de transport, de préservation de la biodiversité dans un espace où les villes prennent tant de place (les couleurs verts et bleus, par exemple !).

Mais au-delà de ces questions d’explosion démographique, il faut déjà penser à la suite, le vieillissement de la population qui suivra avec un décalage de 50-60 ans. Un phénomène qui a déjà atteint le Japon et l’Allemagne (c’est pour cela, en particulier, que ce pays affiche par exemple des taux de chômage bas). Tous les pays émergents vont le rencontrer : la Chine par exemple va passer son pic de population un peu avant 2020, c’est-à-dire demain. S’ils n’ont pas trouvé la voie de la richesse et du bonheur (well being) d’ici dix à vingt ans, ces pays émergents vont replonger dans une misère généralisée. Et c’est sans parler des questions « mineures » comme la financement des retraites par répartition, qui semble tellement préoccuper les français ! La question essentielle donc est celle de cette transition démographique de deuxième espèce qui s’amorce et qui conduit au delà du pic de population : vers quoi d’ailleurs ? Même cela est problématique, faute d’être suffisamment examiné et débattu.

On doit aussi penser à la pauvreté.  Elle diminue certes de façon spectaculaire dans le monde, au point que l’objectif du millenium dans ce domaine a été atteint 5 ans avant la date-buttoir, mais le nombre de pauvres sur la planète reste scandaleusement élevé.  Et il y a un risque évident d’un pic de bien être qui précèderait le pic de population, donc d’un retour en masse au niveau mondial de la pauvreté, de la faim et de la guerre.

La pauvreté reprend aussi des « parts de marché » dans les pays riches. Il y a 8 millions de pauvres en France, soit 1/8ème de la population ! On n’a pas beaucoup parlé d’eux non plus au cours de cette campagne électorale, car peu parlent pour eux et leurs voix sont peu convoitées, car ils ne votent pas beaucoup. On rejoint la question de la création de richesse par l’économie et le fait que la redistribution marche mal, car elle n’est ni équitable, ni fraternelle ni charitable quand la croissance est anémique.

On parle aussi assez peu de l’inflation par les prix qui est communiquée par les pays riches aux moins riches (les pays récemment rentrés dans l’UE, par exemple, les émergents) et aux plus pauvres (pas encore en développement ou les pauvres des émergents).  Par contre, on parle beaucoup, à gauche comme à droite, du dumping de mauvaises conditions de travail par les pays émergents. Pourtant, l’un avec l’autre !!!

Enfin, il y a la question de l’école. Là aussi il ya une grande différence entre les émergents où le lettrisme est majoritaire (e.g. la Chine, Cuba) et ceux où l’illettrisme est encore la règle (e.g. la Chine, les pays musulmans pauvres, etc.).  Même dans les pays riches, l’illettrisme gagne du terrain, avec ces enfants scolarisés qui ne maîtrisent pas la lecture, en France par exemple.  Illettrisme va de pair avec pauvreté, subordination des femmes et refus de leur laisser maîtriser leur fertilité; on reboucle ainsi sur les questions de démographie, etc.

Au niveau international, c’est-à-dire à celui où nous fonctionnons tous, volens nolens, on trouve, vue de la France, la question de l’Europe. Comment peut-on être français, je veux dire seulement français et pas européen, encore que cette catégorie soit un peu étroite, même si elle donne un peu plus d’espace pour exister ? L’Europe comme support à un rêve capable de créer de la croissance et un peu de richesse à distribuer à tous, tout en préservant, pour l’humanité, la richesse culturelle de ce qui y a été produit dans le passé.  Une Europe vivante, pas seulement un musée…

On peut aussi regretter que les religions communiquent essentiellement en dehors de ces thèmes majeurs.

Les chrétiens conservateurs, si vocaux aux États-Unis, parlent encore d’interdire l’avortement ou la maîtrise des naissances : c’est une pratique qui remonte à l’époque où la mortalité infantile mettait en danger la survie de l’espèce humaine, au néolithique, quand les maladies des animaux nouvellement domestiqués passaient la barrière des espèces.  Donc une pratique qui relève d’une réalité qui était d’actualité il y a 5 à 8,000 ans !!!

Les musulmans intégristes servent de porte-parole à des minorités ultraconservatrices qui parlent d’un monde lui aussi largement révolu.

Au-delà de tout cela on pourrait parler d’économie, de la crise et de la façon de la conjurer (sûrement PAS en avalant plus de rigueur !!!), mais pas du permis de conduire !!! Au secours.   De l’internalisation des externalités dans l’économie, du chiffrage des services éco-systémiques, etc.

Il y a aussi le monde des utopies technologiques, comme l’ascenseur spatial, la production d’électricité par fusion nucléaire, la mort et la vieillesse reculées indéfiniment, etc. Mais attention à ne pas confondre politique et science-fiction !

On pourrait aussi parler de culture, de littérature, d’art, de philosophie et de sciences subtiles, et même de sciences dures.  Et du statut de cette connaissance par rapport à la prise de parole immédiate et déferlante des médias modernes et des réseaux dits sociaux.

Jean-Pierre.

Une réflexion au sujet de « La campagne (électorale) bat la campagne… »

  1. Analyse très pertinente. J’apprécie Jean-Pierre que vous souleviez la question de la pauvreté. Ici – au Québec – comme chez vous, j’ai l’impression que les parties politiques, mise à part peut-être Québec Solidaire, oublie les personnes les plus pauvres de notre société. On préfère souvent balayer sous le tapis les raisons d’une pauvreté structurelle, plutôt que de s’attaquer aux causes. C’est dommage,

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