AUTOUR DE LA DÉSOBÉISSANCE: l’importance de démêler les choses!

Extraits d’une lettre de Dominique Boisvert, Montréal

Toute société a besoin de règles pour fonctionner (feux de circulation, impôts etc.). Ces règles reposent sur l’adhésion volontaire ou imposée (par la crainte des sanctions), consciente ou non, des citoyenNEs.

Désobéir à ces règles collectives ne peut donc jamais être un acte anodin, une simple passade ou impulsion, sous peine de n’être plus que délinquance répréhensible.

Commençons par le plus facile : une loi qui imposerait ou autoriserait quelque chose de totalement inacceptable pour une majorité claire de la population (tuer, torturer, frauder) devrait être « désobéie » par tout le monde. Même chose si l’autorité qui a pris la décision est illégitime.

La question devient plus difficile si l’objet de la loi (ou du règlement) ou si l’autorité qui veut l’imposer fait l’objet d’un large débat social : la législation peut très bien être adoptée en toute légalité, l’acceptation sociale risque de faire.

Dans quels cas devient-il justifiable, acceptable, voire même impératif de désobéir à une telle décision?

Quand désobéir?

1. l’action doit être une « infraction » consciente et intentionnelle (ce qui la distingue d’un acte posé par mégarde, ou sans conscience qu’il était interdit);

2. ce doit être un acte public et transparent (« à visage découvert ») : c’est ce qui la différencie fondamentalement d’un comportement criminel ou délinquant qu’on cherche habituellement à dissimuler; et c’est donc un acte dont on assume à l’avance toutes les conséquences;

3. c’est un geste, individuel ou collectif, ouvertement politique (dans lequel l’intérêt personnel ne joue aucun rôle et où l’intention vise clairement l’intérêt collectif) : on choisit de défier une règle dans le but de convaincre l’autorité (ou une majorité des concitoyenNEs) que cette règle est inacceptable et devrait être modifiée dans l’intérêt de tous;

4. la désobéissance doit être pacifique ou non violente, ce qui n’exclue pas qu’elle exerce un véritable rapport de forces : c’est aussi une caractéristique essentielle de la désobéissance civile, puisqu’il n’est pas question d’utiliser nous-mêmes la violence que l’on conteste chez l’adversaire; et c’est aussi l’une des raisons pour laquelle on l’appelle « civile » puisqu’elle est empreinte de civilité, de respect et d’intérêt pour la collectivité, le bien commun;

5. c’est un geste le plus souvent posé en fonction de « principes supérieurs » : le « désobéisseur » agit au nom de sa conscience, de ses convictions profondes, que celles-ci soient d’ordre religieux (« obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes »), philosophique ou constitutionnel (les Chartes des droits ou la Constitution ayant préséance sur les lois individuelles);

6. c’est enfin, pour plusieurs, un geste ultime, de dernier recours : on ne s’y résout qu’après avoir d’abord utilisé les moyens habituels de contestation (dialogue, pétitions, pressions politiques, recours légaux quand ils sont accessibles) et que pour des lois et règlements qui sont importants.

On voit bien que la désobéissance civile est un choix citoyen réfléchi pour une société qu’on veut meilleure.

Désobéissance à géométrie variable

La désobéissance civile est un acte qui doit être clairement distingué de toute infraction criminelle ou pénale qu’on associe généralement à la violence (méfait, vandalisme, entrave au travail policier, etc.). On doit aussi distinguer la « désobéissance pacifique » de la « désobéissance nonviolente » : la première fait référence à l’absence de confrontation ou de violence et est souvent le fait d’une organisation spontanée (comme les manifestations de casseroles), alors que la seconde fait partie d’une stratégie organisée et planifiée à l’avance, impliquant souvent une formation préalable pour les participantEs et un engagement ferme envers la nonviolence (qui est plus large que la simple absence de violence).

Un grand nombre d’entre nous désobéissent à des règles que nous nous sommes collectivement donné (port de la ceinture de sécurité, travail au noir, piratage informatique, évasion fiscale, lobbysme ou financement illégal de partis politiques, etc.). Pourquoi ces désobéissances aux lois seraient-elles mieux socialement tolérées ou plus acceptables que le refus délibéré et ouvert de respecter une loi spéciale forçant le retour au travail ou restreignant, fût-ce de manière temporaire, les droits fondamentaux des citoyens?

Une forme de débat citoyen

Il n’y a pas de véritable différence entre désobéissance civile, civique, citoyenne ou non violente. Ce qu’elles ont toutes en commun, c’est le défi ouvert et délibéré qu’elles posent à l’autorité : votre loi est-elle acceptable pour l’ensemble de la collectivité? Est-elle suffisamment reconnue comme défendant les intérêts du bien commun? La contestation publique de cette loi va-t-elle en renforcer la légitimité sociale ou au contraire en grignoter plus ou moins rapidement la légitimité et l’adhésion?

La désobéissance civile est essentiellement une forme, radicale et exceptionnelle, de participation au débat citoyen. Et c’est le résultat de ce débat citoyen, souvent à plus long terme, qui déterminera qui, de l’autorité ou des« désobéisseurs », avait ultimement raison. C’est ainsi que toutes les principales conquêtes sociales ont d’abord été initiées : abolition de l’esclavage, droit de vote des femmes…

Il est évidemment plus facile de vivre dans une société de conformité. La dissidence, les débats, les différences de cultures et de points de vue, tout cela dérange les individus et questionne l’ordre social. Mais c’est maintenant de plus en plus au niveau planétaire que se jouent les tendances, les enjeux et les décisions à prendre. S’entendre, à 7 milliards d’humains, sur des règles communes que tous seront prêts à respecter ne sera pas un mince défi! Et la meilleure façon de s’y préparer serait d’apprendre, dès maintenant à notre échelle locale et nationale, à construire ensemble avec nos différences et nos désaccords.

9 juin 2012

 

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